



Passer de l’envie au projet, de l’idée à sa réalisation, sentir l’envie monter pour enfin voir les kilomètres défiler, la joie de se retrouver, l’avion décoller, les mini-bus interminablement avancer, virages sur virages à n’en plus finir puis les 4X4, la piste, la poussière, le sable et enfin LE voilà, magnifique, majestueux, intemporel, LE désert, LE Sahara !

Pour avoir de la chance, la sangha « Au cœur du silence » avait eu de la chance. Premier bivouac dans le doux creux des dunes pour l’équinoxe de printemps, suivie dès le lendemain par une pleine lune majestueuse et pour finir le vrai dimanche de Pâques. Originellement situé le dimanche suivant la première pleine lune après l’équinoxe de printemps. Nous étions dans le désert à la période où Jésus y a passé ses 40 jours de jeûne, quelques 2000 ans plus tôt…
Une retraite de méditation silencieuse dans le désert ça ressemble à quoi ?



C’est un moment hors du temps, une pause dans la frénésie de la vie moderne, le temps, rythmé par le doux son du bol tibétain, qui s’étire ou se contracte en d’étranges petites éternités. Le silence comme règle apporte à chacun un calme intérieur et une profonde introspection, silence qui sera parfois rompu lors des cercles de partage ou par quelques bavard(e)s, trop tenté(e)s par la parlotte… La sangha était variée, en terme de niveaux de pratique, d’âge et de nationalités, de 28 à 71 ans, de France, Allemagne, Angleterre et Luxembourg, et bien sûr du Maroc.

5h55, premier bol, réveil, 6h15 première méditation, 7h00 thé à la menthe, 7h15 méditation devant le lever du soleil, un moment tout simple et pourtant si magique. Suivait le petit déjeuner, riche et copieux, varié de mets de rois. Une pause permettait de profiter de l’arrivée progressive de la chaleur, avant de reprendre la posture pour une méditation guidée, suivie de questions, réponses quant à la pratique, ou aux ressentis. Khalid notre guide berbère réunissait ensuite le groupe pour le yatra, un mini pélerinage où chacun avance dans les pas de l’autre, au même rythme, formant ainsi un long serpent avançant en silence. L’individualité de chacun formant un Tout.

Au retour du yatra la fantastique équipe d’Amazigh Trekking, nos anges gardiens, avait préparé de succulents mets. Le repas se passait en silence, un vrai repos pour des relations humaines réduites à des regards et à quelques gestes. Le début d’après-midi était placé sous le signe de la grosse chaleur, où chacun pouvait digérer, se reposer, lire, écrire ou méditer. Les méditations reprenaient ensuite, celles du coucher du soleil ou du lever de lune, étaient de vraies perles liant en une douce ambiance, la nature aux corps et aux esprits, avant un repas toujours aussi varié et délicieux. Suivait ensuite un discours de Denis sur le Dharma (le chemin essentiel de toute chose, les enseignements du Bouddha, tout un vaste monde en un simple mot…). Venait ensuite le temps de la dernière méditation, avant de finir par un chant collectif type bhajan, très méditatif. Voilà comment se déroulaient les journées, au rythme du soleil, de l’exploration de nos mondes intérieurs dans un paysage aride mais subtilement vivant. Une terre de contrastes où la canicule du jour, laisse place au froid mordant de la nuit, où le vide apparent est plein de présences, où le calme, la douceur et la rondeur, laissent parfois place à la fureur d’un impressionnant vent, nous remettant à notre juste place de minuscules créatures dans une Nature infinie .

Que de souvenirs, que de saveurs, que d’images gravées, ce yatra en quête de la plus grosse dune lors de la pleine lune projetant les ombres de chacun sur le sable dans une ambiance unique d’une beauté rare, ces levers de soleils ou de lunes, plaisirs éphémères dont nos vies surchargées nous font parfois oublier l’aspect magique.

Dans ce lieu si particulier, les corps ralentissent, le calme intérieur grandit, l’attention s’intensifie et les âmes s’envolent. Quand la nuit se dépose sur les êtres et le sable, la voie lactée brille de mille et mille étoiles, dans un décor sans âge, pour un moment propice au rêve et au calme. Quelle leçon de voir la Vie qui s’accroche dans ce milieu parfois hostile pour vivre coûte que coûte…


Quelle douceur, quelle joie d’avoir pour toit de tente une voûte céleste infinie juste zébrée d’étoiles filantes. Quel bonheur de pouvoir revenir sur les enseignements dans ce cadre nous ramenant à notre échelle humaine, juste de gros grains de sable posés sur du sable. Méditer les enseignements sur la compassion, la confiance en la Vie, l’essence de nos êtres et de la réalité, en se laissant envelopper peu à peu par un froid propice au sommeil, bien enfoncé dans son sac de couchage et ses couvertures. Le corps sur la terre et la tête dans les étoiles, la Vie observant la Vie.

L’apprenti méditant y a bien sûr rit, pleuré, prié, respiré, médité, porté dans son cœur et confié au vent et au sable de profondes intentions pour les sien(ne)s en particulier et pour tout le Vivant en général. Il a encore une fois avancé sur son besoin de solitude, loin de l’agitation des humains. Cette solitude qui l’effrayait tant et qui l’attire de plus en plus. Réduire les mots, surtout les inutiles, ceux qui ne servent qu’à combler, réduire les relations humaines, ne plus se perdre en de stériles verbiages , comme il sait si bien le faire… Il était temps pour lui de découvrir encore un peu plus son silence intérieur, de s’y apprivoiser, le laisser peu à peu emplir son être, permettre de faire taire son mental pour laisser parler son âme, sortir du cerveau, aller dans le cœur, dans le ventre, sentir, ressentir, être. Faire la paix avec tout son être, sentir son corps, en prendre soin comme d’un objet précieux.

Il était parti plein de questions, plein d’attentes à confier à son pote le Sahara, les réponses n’étaient pas encore toutes venues, loin de là, mais une chose était claire il n’était pas encore près à se poser par ici, c’était encore trop frais, trop dur, trop peuplé de têtes connues. L’inconnu l’attirait, le Monde l’appelait, le pèlerinage l’attendait. C’était clair, il devait approfondir sa solitude, en explorer les chemins physiques et intérieurs au pas de l’homme, apprivoiser son être des origines et ajuster sa Vie, sa présence, faire place au silence et envisager la suite à venir avec lucidité. Afin d’être à sa juste place…


Une chose était sûre, il n’était parti que peu de temps mais le désert lui avait beaucoup parlé, et enseigné son nécessaire changement de cap. Il s’étonnait lui-même des nouvelles directions qu’il devait prendre vers ce mélange de silence et de solitude, mais il en acceptait la nécessité avec joie. Après tout, suite à de longs mois vains à explorer le fond du fond du gouffre, dans une souffrance insupportable, n’avait-il pas vécu deux semaines d’intense bien être au cœur de ce silence et de cette solitude « collective » ? Le temps était venu de rencontrer la vraie solitude, face à face avec lui-même!!!
Il n’avait pas grand chose à se mettre sous la dent. Enfin pas grand chose dans le sens où le souhaitait une société avide de réussite et de prestige social. Après des mois dans son trou de souris, le reclus ne s’était guère plus centré que sur sa survie et ses mômes.

Professionnellement en panne, socialement retiré, rien de très gratifiant, il avait eu tant de mal à se mobiliser. Comment montrer au monde que parfois on ne peut rien faire d’autre que de brique en brique, lentement reconstruire son être abîmé? Et de toute façon quel devoir dans tout ça? Aucun, il ne devait aucune justification à sa très lente remontée vers le Vivant en lui. C’était long, pas très glamour, mais ô combien vital, alors le regard désapprobateur de l’autre…
Mais au fond, là, une étincelle, un rêve, tout n’est pas mort, la Vie bat encore!

Oui un vieux rêve du genre tenace qui ne vous lâche pas, vingt ans passent mais rien ne l’efface, il est toujours là. Alors même égaré dans ses errances souffreteuses, il avait gardé ce rêve, le chérissant tendrement, sa bouée de sauvetage, son précieux, un jour peut être… Il se trouva que quelques amies le partageaient aussi. Alors ensemble ils tentèrent d’en faire une réalité. L’envie de retourner dans le Sahara était fortement ancré en lui, en elles. Grain de sable parmi le sable il souhaitait redevenir. D’une douce belle idée, à force d’acharnement, ils l’ont transformé en projet et voilà que de doutes en doutes le rêve a peu à peu pris les couleurs de la réalité.
« Au cœur du silence » est une retraite de méditation silencieuse avec pour cadre ce désert qui de son vide parle aux âmes qui souhaitent ressentir au plus profond son puissant appel. Ce désert qu’il avait tant aimé, où il s’était juré de revenir, l’attendait sagement quelque part au fond de lui…et du Maroc. Denis Robberetchs, le fondateur de Dharma Nature, était L’enseignant de méditation de cette retraite. Un « little big man », dont il aimait tout particulièrement les riches et profonds enseignements, qui avait su lui communiquer sa passion pour la méditation, le recueillir et le soutenir quand, petit oiseau chétif, il était tombé au plus bas du plus bas, bref un grand homme très cher à son cœur!
Il n’avait pas fait grand chose de vraiment visible ces derniers temps mais ce projet l’avait tenu, soutenu, il ne voulait pas lâcher. Rester fidèle à son rêve, c’était rester fidèle à cette beauté en lui même qu’il cherchait tant. Ce fera? Ce fera pas? Tous les jours, de longs mois durant il demandait à l’Univers de valider ou pas ce projet, de l’accompagner si cela avait vraiment du sens. Et voilà que de doute en certitude le rêve avait finalement pris forme. Il envoya beaucoup d’Amour à toute la sangha qui y prendrait part.
Préparation spirituelle avant le Grand Départ, présentation à la lune et aux étoiles de son voyage initiatique. Introduction et grand oral auprès de l’Univers, de sa balade vers la terre sainte. Sable, soleil, inspirs, expirs, méditations, exploration intérieure, voûte céleste, face à face avec lui même dans ce décor beau mais dur, accueillant mais rude. Une immensité qui ne laisse aucune place aux tricheries. De découvertes en révélations, des larmes allaient couler, des sourires illuminer son être et la Vie en lui à nouveau vibrer. Au cœur de lui-même, il retournait, au centre de l’Univers, plonger ses racines dans la Terre Mère pour mieux élever son âme, s’ancrer pour grandir, vivre plus fort, vivre plus ajusté, vivre tout simplement. Il n’y croyait pas encore tout à fait, et pourtant si, il partait demain…
Alors de cette branche sèche que l’on croyait morte, émergea un bourgeon,

un bourgeon plein de toutes les promesses du printemps et de la Vie…

Ces derniers jours étaient vraiment nouveaux, et pourtant ce n’était pas gagné. Il avait choisi après le réveillon, son slogan personnel « en 2019, je repars sur du neuf », sans tout à fait savoir de quel neuf, il pourrait bien s’agir. C’était une rime sympa, surtout après une fin 2018 plus que calamiteuse. Mais mis à part ça que valait cette rime ? Encore une résolution de nouvelle année qu’habituellement il ne tenait jamais plus de deux ou trois semaines… Le fait que sa situation familiale ait changé, ne comptait pas, car il n’en avait pas été acteur et son slogan précisait bien JE repars sur du neuf. Son neuf à lui sentait plutôt le renfermé, dans son petit trou de souris et finalement à l’ouest rien de nouveau.

Et puis un sept février le rêveur utopiste eut l’idée de partir à nouveau en pèlerinage, à pied, seul et en direction de Jérusalem et de la Jordanie ensuite. Mais cette idée n’était pas si neuve cela faisait au moins vingt ans qu’il en rêvait. De plus il était déjà partit en pèlerinage à Compostelle, sept ans avant. Boap après tout ce n’était qu’une rime, sans plus, une punchline comme on dit dans le hip-hop.
Après une période de grands troubles, très compliquée à gérer, il éprouvait un besoin de simplicité, un besoin grandissant, et de plus en plus fort. Mal dans ces pompes, il avait peu à peu mis de la distance dans ces relations sociales, téléphonait moins et voyait de moins en moins de monde. Il ne se sentait pas être de bonne compagnie et à sa place nulle part. Il subissait un peu cet état de fait mais ne se sentait pas vraiment avoir le choix. La seule « personne » qu’il voyait régulièrement était un quadrupède de la famille des canidés, nommé Scratch, c’est dire ! Il s’aperçut peu à peu qu’en étant pas très en forme, il lui était compliqué d’avoir des relations humaines, lui qui cherchait la simplicité… Alors pour faire simple, il réduisit ces relations humaines à ses enfants, à quelques coups de fil et à très peu de proches, et cela lui convenait parfaitement. C’est alors qu’il découvrit le nouveau de 2019, une relation apaisée à la solitude.


Il n’y avait jamais fait attention mais, il n’avait jamais vécu seul, colocations, collectifs, comme le 106 Jarry Crew où ils vivaient à 15 sous le même toit dans la célèbre cité industrielle de Vincennes au 106 rue de la Jarry. Il travaillait en animation et vivait donc son boulot en collectivité au moins huit mois par an. Puis il avait fondé une famille et là encore à 4, il n’était jamais seul, quand sa famille se disloqua il avait souffert de son isolement, ne se sentant jamais de bonne compagnie, il préférait rester seul. Peu à peu cependant, il commença à trouver un certain charme à sa solitude. Ces relations avec le monde étaient plus simples et il avait tant besoin de simplicité. Il commença alors à s’apprivoiser dans la solitude, et à s’y plaire !!! Et ça c’était vraiment nouveau. Vu qu’il allait être des mois et des mois tout seul sur les routes dans des pays dont il ne parlait pas la langue, autant s’y faire tout de suite ! Lui le bavard, apprenait de force, à fermer sa grande gueule, et c’était bon !

Il y a peu, il sortit de sa réserve et alla chez un ami qui désapprouva vivement son projet d’itinérance et lui fit part de sa désapprobation. Ce qui le toucha beaucoup, après avoir douté puis revérifié sa détermination à partir malgré tout, il se dit que les relations humaines étaient trop compliquées pour l’instant et qu’il était mieux seul finalement. Il n’avait plus envie de demander des conseils sur tout à tout le monde, ce qui exaspérait son ex compagne, dont il comprit enfin le propos. Il avait envie de prendre ses décisions et de faire et d’assumer ses choix seul. Et ça aussi c’était nouveau !!! L’apprentissage d’une douce solitude choisie, et agréable, il ne connaissait pas et cette découverte lui allait bien. Alors il marchait de plus en avec son ami canin qui ne demandait pas mieux, et qui cerise sur le gâteau ne lui faisait jamais aucun reproche. Il s’entraînait en vue des 4500 kilomètres qui le séparaient de son objectif, il rencontrerait certes du monde mais le visage d’hier, ne serait pas celui de demain…
Il était prêt à se laisser modeler par le Chemin, et espérait il devenir un homme nouveau. Non ! ce n’était pas ça, il espérait redevenir celui qu’il était vraiment mais qui se serait débarrassé des merdes qui étouffaient son cœur.
Une question, LA question en fait, ne cessait de tourner dans sa tête, et il lui semblait bien qu’elle allait tourner encore longtemps. L’apprenti était littéralement envahi par cette question, qui revenait en lui à chaque instant et au cas où il aurait miraculeusement réussi à l’évacuer, son entourage la lui rappelait, à l’occasion : «et les enfants dans tout ça ?» Sa première réponse, simple, fut « mieux vaut un père absent un temps, parti pour se reconstruire, se (re)découvrir qui leur donnerait le plus d’Amour possible de là où il serait, qu’un père encore bien en vrac, pour ne pas dire dépressif, sans ressort, amer et professionnellement en panne de jus ». Chargé qu’il était d’un foutu traitement, lourd à porter, qui ne lui ressemblait pas, mais dont le moment n’était, hélas, pas encore venu de se débarrasser. Une fichue épine dans son pied ou plutôt dans son foie, une béquille dont il se serait bien passé, un sacré boulet sur le chemin de sa Liberté. Il ne voulait pas être ce père lourd à vivre, gris et éteint.
Ce que cette décision était dure à prendre, combien il lui était difficile de partir. Générer, faire subir et subir ce manque était un arrache cœur ! Il se sentait coupable d’abandon, tout temporaire qu’il fut, il se blâmait et s’usait à se battre, encore et encore contre lui-même. Certes il vivait en 2019, la technologie du numérique lui permettrait, presqu’aussi souvent qu’il le souhaiterait d’appeler ses enfants, de les voir et d’envoyer des messages, des photos, et autres vidéos à travers ces envahissants écrans, tristes témoins de leur époque. Mais que valent ces images face à la chaleur de bras, d’un câlin de réconfort, ou à la douce intimité d’un coucher ? Aussi dégustait-il chaque seconde de la Vie de ses enfants et prenait soin de chaque instant passé à leur côtés, l’approche du départ, faisait gagner leur relation en intensité et c’était déjà en cela un doux bonheur. Il se rassurait aussi à l’idée de les retrouver en Grèce pour partager des moments intenses, et leur permettre de prendre part à son chemin.



A la question des enfants s’ajoutait celle de leur mère, dont il allait charger encore un peu la vie. Paradoxalement il aurait voulu l’alléger, prendre le relais et lui laisser prendre son envol vers un repos et une autre vie dont elle avait tant manifesté le besoin. Le fait qu’elle approuve son projet, qu’elle le lui aurait même rappelé s’il ne l’avait pas fait, n’enlevait rien de cette très désagréable sensation de les laisser, même temporairement, derrière lui.
Alors il se raccrochait à l’idée d’un père montrant qu’il est encore possible d’aller jusqu’au bout de son rêve, et d’en revenir, l’espérait-il intensément, plus fort, plus stable, mais surtout plus père ! Sa quête était à présent bien au-delà de guérir son deuil amoureux, il était temps de voir qui était vraiment cet être qu’il voyait dans le miroir de sa vie. Le temps passait et le reflet ne lui suffisait plus. Il avait besoin de profondeur, de laisser tomber l’image de vilain petit canard qu’il se collait lui-même et de découvrir kilomètre après kilomètre, la belle âme qu’il entrapercevait, parfois en lui. Il avait besoin de retrouver son être profond, l’enfant des origines, celui qu’il était avant que la Vie, ne le fasse pousser de travers. Pour cela il avait besoin de faire à pied un paquet de bornes et d’aller voir ailleurs s’il y était, une fois qu’il y serait, il pourrait rentrer, et reprendre une place plus ajustée, auprès des siens, dans ce grand labyrinthe de la Vie.
Il souhaitait tout le meilleur à ses enfants, et il sentait bien qu’il leur souhaitait aussi le meilleur de lui-même, alors malgré le nœud dans sa gorge qui grandissait jour après jour et la désapprobation de certains, il maintint sa décision de partir.

Sans trop s’en apercevoir, il s’est transformé en bovin. Un bon gros ruminant. Il rumine le matin, il rumine le soir, il rumine sous la douche, il rumine en voiture, il rumine sur le trône, mais surtout il rumine dans son lit là où s’étirent à l’extrême les longues heures de ses longues nuits. Bref il tourne en boucle, comme un disque rayé, et rumine, rumine, rumine… Il rumine un passé qui a été et qui ne sera plus, il rumine sur un futur effrayant dont il ne sait finalement rien. Comme un vieux chewing gum dont il ne peut se défaire, il mastique jusqu’à l’usure les mêmes bobos, les mêmes pensées, les mêmes peurs, les mêmes colères, les mêmes inutilités, encore et encore. Il ne s’aperçoit même pas qu’il devient le prisonnier de son mental. Des mois et des mois à ressasser, à repasser inlassablement les mêmes situations en boucle, et si j’avais, et si j’étais, et si… Perdu à contempler passivement sa vie dans un rétroviseur ou dans une pseudo boule de cristal en plaqué toc pour un cristallomancien de pacotille. Les jours filaient, s’étiraient, de la poussière s’était même déposée, il était englué. Devant, derrière, passé, futur, regrets, (dés)espoirs, plus tard, pas maintenant, ah j’aurai dû, c’est trop tard, peut-être, ce serait mieux si, tu crois ? Et blablabla, et blablabla et re blablabla… Cela aurait pu durer longtemps, une petite éternité même.
Mais un jour, un mauvais moment, un très mauvais moment, plus vicieux qu’une vilaine maladie, vint lui rappeler ce que le mal a dit.
Là, comme ça, alors qu’il n’avait rien demandé, une douleur sourde, sournoise et furieuse, était venue d’un organe fatigué d’envoyer des appels au secours restés lettre morte. Quoi ce petit organe éhonté qui ne comprendrait jamais rien à ses ruminatoires errances, se permettait de se rappeler à lui ? Le vil, le félon, l’infâme traitre !!! Mais qui était donc ce malotru pour se permettre de troubler ainsi la sainte rumination de sa Majesté ??? Le fait est que malotru ou pas, il avait beau être matinal, il avait mal. Tellement mal, qu’il en oublia même de ruminer et voulu sur le champ que cela cesse. Ce fût ensuite au tour de ses pieds de s’exprimer, ils avaient envie de sortir, oui, de prendre l’air, le canapé ça allait cinq minutes… Le vieil organe, ses pieds et puis finalement tout son corps se sont rebellés, comme un troupeau d’indépendantistes basques très en colère. Ses jambes le démangeaient, ses yeux voulaient voir, ses poumons avaient tant besoin de respirer, son dos qui en avait assez d’en avoir plein le dos, voulait se relaxer, mais surtout son cœur, voulait battre… Une vraie mutinerie, son corps tout entier réclamait son dû, un entretien et une attention bienveillante, de la douceur et de la considération, enfin ! « C’est ça ou on te lâche », lancèrent de concert chacune des parties de son corps, dans un vacarme si assourdissant qu’il n’eut pas d’autre choix que de les écouter.
Alors, il se dépoussiéra un peu, fit son sac à dos, mit ses chaussures de marche et suivit le premier balisage de randonnée qui passait par là. Et il marcha sans trop savoir vers où, mais toujours plus haut, ça a l’air bien là-haut. Ses yeux, son nez et ses oreilles n’en croyaient pas leurs yeux, ce que c’était beau, là comme ça juste à côté de chez lui. Des années qu’il ignorait le trésor qui l’attendait à quelques pas à peine, ébloui par le soleil, mais surtout par la beauté de ces cascades, de ces roches et de ces forêts de hêtres qui réveillaient, enfin, son être. Une pensée fugace, magique et puissante traversa son esprit, « Mais, mais… Mais je suis heureux là ?!!!». Il marcha longtemps, craignant quand même un peu les courbatures qui l’attendraient le lendemain. Mais le lendemain déjà son corps, encore tiède du soleil de la veille dit juste : encore ! Alors il retourna dans la forêt pour respirer, sentir, voir, marcher, vibrer et peut-être enfin ouvrir grand les barreaux de la cellule qu’il s’était lui-même construite et cesser enfin d’être le gardien de sa propre prison.
Et timidement…C’est l’histoire d’un mec qui s’est cassé la gueule et pas qu’un peu il s’est vraiment cassé la gueule! Il a pas fait semblant, je crois qu’il s’est fait…très mal!
Un beau jour ou plutôt un moche jour, tout d’un coup c’est tout son monde qui s’écroule, non pas par hasard, non!… Non, par manque d’attentions.
Tranquille il pensait que tout allait bien, que tout tenait bien, si bien, plus forts que tous les autres! Mieux, que ça allait continuer jusqu’à leurs vieux jours et encore sans faire plus d’efforts que ça… Trop fort le gars!
Puis peu à peu des fissures sont apparues, il n’en a pas vraiment pris garde. Mais quand elles sont devenues si grandes que tout c’est finalement effondré, il a eu l’air de découvrir en même temps, sa propre fragilité. Ce qui l’a littéralement terrorisé. Il aurait alors dû être être fort, prendre le relais et travailler dur à reconstruire. Tout le monde le lui disait, le lui conseillait, il aurait dû, il aurait dû… Mais non!
Les fissures étaient à présent au plus profond de lui, en son cœur, en son âme, et jusque dans la moindre de ses cellules. Il s’est alors aperçu qu’il s’était perdu, perdu depuis si longtemps qu’il ne savait même plus où et quand son chemin avait bifurqué. Encore moins quand l’ombre avait commencé à grandir et son ciel à s’assombrir. Il aurait voulu reconstruire bien, solidement, courageusement mais il avait égaré ses outils avec ce bout de lui-même depuis si longtemps perdu. Quels outils? Il ne le savait même plus.
Il aurait voulu se faire tout petit, disparaître dans un petit trou de souris où personne ne l’aurait retrouvé pas même ses meilleur(e)s ami(e)s .Terré a colmater des fissures avec de l’air, du vent et deux ou trois autres babioles bien inutiles.
Les jours, les semaines et les mois passèrent, rien ne le détournait de son petit nombril endolori. Il ne voyait même plus les ami(e)s qui nombreux lui tendirent la main, un bout de carte, un sourire ou une oreille attentive, et parfois même quelques outils. Non il ne voyait plus rien que la fin de son monde dont, trop con, il n’avait pas observé le déclin. Il aurait pu, il aurait dû, il aurait…?
La mémoire lui revenait peu à peu, oui peut être l’outil qui lui manquait c’était l’amour de soi, de lui-même, ce truc qu’il n’avait jamais vraiment réussi à acquérir. Où était il donc passé ce foutu amour propre? Ça devait bien servir ça dans une Vie, l’amour propre?
Pendant qu’il le cherchait que devenait son amour des autres? Pouvait il vraiment donner quelque chose qu’il ne possédait pas tout à fait ou plutôt qu’il avait égaré?
Il se mit à fouiller, à chercher accompagné parfois par les meilleurs spécialistes mais en vain. Vaste était sa quête… Comment reconstruire sans outils? Et reconstruire quoi? Son monde? C’était trop ambitieux ou trop beau pour celui qui c’était trop longtemps caché dans un trou de souris. Humblement il se dit que commencer par lui-même serait peut être une idée… Conscient que ses recherches risqueraient de causer de nouvelles fissures, mais qui sait peut être aussi d’en combler… Inch, inch quoi? Allah? Lui-même? La Vie?

L’âme ébréchée, si peiné de laisser, un temps, ceux que plus que tout au monde il aimait, à celle qu’encore il aimait… D’un nouveau poids il se désolait une fois de plus de la charger: ces quelques mois qui semblaient une éternité. Son intérieur était dévasté mais à travers une fissure passait un rayon de soleil ou d’espoir, il n’arrivait pas bien à voir, et n’était pas sûr d’arriver à trop y croire. Mais si?… Mais si…? Mais si ça marchait? Alors ne sachant pas trop ce que cela valait, tour à tour enjoué ou attristé, il sorti de son petit trou de souris en quête de sa boîte à outils, et de ce bout de lui. Il fit son baluchon et timidement, osa un premier pas, vers ce monde qu’il ne connaissait pas…