Un grain de sable sous la dent

Il n’avait pas grand chose à se mettre sous la dent. Enfin pas grand chose dans le sens où le souhaitait une société avide de réussite et de prestige social. Après des mois dans son trou de souris, le reclus ne s’était guère plus centré que sur sa survie et ses mômes.

Professionnellement en panne, socialement retiré, rien de très gratifiant, il avait eu tant de mal à se mobiliser. Comment montrer au monde que parfois on ne peut rien faire d’autre que de brique en brique, lentement reconstruire son être abîmé? Et de toute façon quel devoir dans tout ça? Aucun, il ne devait aucune justification à sa très lente remontée vers le Vivant en lui. C’était long, pas très glamour, mais ô combien vital, alors le regard désapprobateur de l’autre…

Mais au fond, là, une étincelle, un rêve, tout n’est pas mort, la Vie bat encore!

Oui un vieux rêve du genre tenace qui ne vous lâche pas, vingt ans passent mais rien ne l’efface, il est toujours là. Alors même égaré dans ses errances souffreteuses, il avait gardé ce rêve, le chérissant tendrement, sa bouée de sauvetage, son précieux, un jour peut être… Il se trouva que quelques amies le partageaient aussi. Alors ensemble ils tentèrent d’en faire une réalité. L’envie de retourner dans le Sahara était fortement ancré en lui, en elles. Grain de sable parmi le sable il souhaitait redevenir. D’une douce belle idée, à force d’acharnement, ils l’ont transformé en projet et voilà que de doutes en doutes le rêve a peu à peu pris les couleurs de la réalité.

« Au cœur du silence » est une retraite de méditation silencieuse avec pour cadre ce désert qui de son vide parle aux âmes qui souhaitent ressentir au plus profond son puissant appel. Ce désert qu’il avait tant aimé, où il s’était juré de revenir, l’attendait sagement quelque part au fond de lui…et du Maroc. Denis Robberetchs, le fondateur de Dharma Nature, était L’enseignant de méditation de cette retraite. Un « little big man », dont il aimait tout particulièrement les riches et profonds enseignements, qui avait su lui communiquer sa passion pour la méditation, le recueillir et le soutenir quand, petit oiseau chétif, il était tombé au plus bas du plus bas, bref un grand homme très cher à son cœur!

Il n’avait pas fait grand chose de vraiment visible ces derniers temps mais ce projet l’avait tenu, soutenu, il ne voulait pas lâcher. Rester fidèle à son rêve, c’était rester fidèle à cette beauté en lui même qu’il cherchait tant. Ce fera? Ce fera pas? Tous les jours, de longs mois durant il demandait à l’Univers de valider ou pas ce projet, de l’accompagner si cela avait vraiment du sens. Et voilà  que de doute en certitude le rêve avait finalement pris forme. Il envoya beaucoup d’Amour à toute la sangha qui y prendrait part.

Préparation spirituelle avant le Grand Départ, présentation à la lune et aux étoiles de son voyage initiatique. Introduction et grand oral auprès de l’Univers, de sa balade vers la terre sainte. Sable, soleil, inspirs, expirs, méditations, exploration intérieure, voûte céleste, face à face avec lui même dans ce décor beau mais dur, accueillant mais rude. Une immensité qui ne laisse aucune place aux tricheries. De découvertes en révélations, des larmes allaient couler, des sourires illuminer son être et la Vie en lui à nouveau vibrer. Au cœur de lui-même, il retournait, au centre de l’Univers, plonger ses racines dans la Terre Mère pour mieux élever son âme, s’ancrer pour grandir, vivre plus fort, vivre plus ajusté, vivre tout simplement. Il n’y croyait pas encore tout à fait, et pourtant si, il partait demain…

Alors de cette branche sèche que l’on croyait morte, émergea un bourgeon,

un bourgeon plein de toutes les promesses du printemps et de la Vie…

Por fin soledad

Ces derniers jours étaient vraiment nouveaux, et pourtant ce n’était pas gagné. Il avait choisi après le réveillon, son slogan personnel « en 2019, je repars sur du neuf », sans tout à fait savoir de quel neuf, il pourrait bien s’agir. C’était une rime sympa, surtout après une fin 2018 plus que calamiteuse. Mais mis à part ça que valait cette rime ? Encore une résolution de nouvelle année qu’habituellement il ne tenait jamais plus de deux ou trois semaines… Le fait que sa situation familiale ait changé, ne comptait pas, car il n’en avait pas été acteur et son slogan précisait bien JE repars sur du neuf. Son neuf à lui sentait plutôt le renfermé, dans son petit trou de souris et finalement à l’ouest rien de nouveau.

Et puis un sept février le rêveur utopiste eut l’idée de partir à nouveau en pèlerinage, à pied, seul et en direction de Jérusalem et de la Jordanie ensuite. Mais cette idée n’était pas si neuve cela faisait au moins vingt ans qu’il en rêvait. De plus il était déjà partit en pèlerinage à Compostelle, sept ans avant. Boap après tout ce n’était qu’une rime, sans plus, une punchline comme on dit dans le hip-hop.

Après une période de grands troubles, très compliquée à gérer, il éprouvait un besoin de simplicité, un besoin grandissant, et de plus en plus fort. Mal dans ces pompes, il avait peu à peu mis de la distance dans ces relations sociales, téléphonait moins et voyait de moins en moins de monde. Il ne se sentait pas être de bonne compagnie et à sa place nulle part. Il subissait un peu cet état de fait mais ne se sentait pas vraiment avoir le choix. La seule « personne » qu’il voyait régulièrement était un quadrupède de la famille des canidés, nommé Scratch, c’est dire ! Il s’aperçut peu à peu qu’en étant pas très en forme, il lui était compliqué d’avoir des relations humaines, lui qui cherchait la simplicité… Alors pour faire simple, il réduisit ces relations humaines à ses enfants, à quelques coups de fil et à très peu de proches, et cela lui convenait parfaitement. C’est alors qu’il découvrit le nouveau de 2019, une relation apaisée à la solitude.

Les plus beaux
Scratch

Il n’y avait jamais fait attention mais, il n’avait jamais vécu seul, colocations, collectifs, comme le 106 Jarry Crew où ils vivaient à 15 sous le même toit dans la célèbre cité industrielle de Vincennes au 106 rue de la Jarry. Il travaillait en animation et vivait donc son boulot en collectivité au moins huit mois par an. Puis il avait fondé une famille et là encore à 4, il n’était jamais seul, quand sa famille se disloqua il avait souffert de son isolement, ne se sentant jamais de bonne compagnie, il préférait rester seul. Peu à peu cependant, il commença à trouver un certain charme à sa solitude. Ces relations avec le monde étaient plus simples et il avait tant besoin de simplicité. Il commença alors à s’apprivoiser dans la solitude, et à s’y plaire !!! Et ça c’était vraiment nouveau. Vu qu’il allait être des mois et des mois tout seul sur les routes dans des pays dont il ne parlait pas la langue, autant s’y faire tout de suite ! Lui le bavard, apprenait de force, à fermer sa grande gueule, et c’était bon !

Le chemin des légendes et ses mille marches

Il y a peu, il sortit de sa réserve et alla chez un ami qui désapprouva vivement son projet d’itinérance et lui fit part de sa désapprobation. Ce qui le toucha beaucoup, après avoir douté puis revérifié sa détermination à partir malgré tout, il se dit que les relations humaines étaient trop compliquées pour l’instant et qu’il était mieux seul finalement. Il n’avait plus envie de demander des conseils sur tout à tout le monde, ce qui exaspérait son ex compagne, dont il comprit enfin le propos. Il avait envie de prendre ses décisions et de faire et d’assumer ses choix seul. Et ça aussi c’était nouveau !!! L’apprentissage d’une douce solitude choisie, et agréable, il ne connaissait pas et cette découverte lui allait bien. Alors il marchait de plus en avec son ami canin qui ne demandait pas mieux, et qui cerise sur le gâteau ne lui faisait jamais aucun reproche. Il s’entraînait en vue des 4500 kilomètres qui le séparaient de son objectif, il rencontrerait certes du monde mais le visage d’hier, ne serait pas celui de demain…

Il était prêt à se laisser modeler par le Chemin, et espérait il devenir un homme nouveau. Non ! ce n’était pas ça, il espérait redevenir celui qu’il était vraiment mais qui se serait débarrassé des merdes qui étouffaient son cœur.

Jolis mômes

Une question, LA question en fait, ne cessait de tourner dans sa tête, et il lui semblait bien qu’elle allait tourner encore longtemps. L’apprenti était littéralement envahi par cette question, qui revenait en lui à chaque instant et au cas où il aurait miraculeusement réussi à l’évacuer, son entourage la lui rappelait, à l’occasion : «et les enfants dans tout ça ?» Sa première réponse, simple, fut « mieux vaut un père absent un temps, parti pour se reconstruire, se (re)découvrir qui leur donnerait le plus d’Amour possible de là où il serait, qu’un père encore bien en vrac, pour ne pas dire dépressif, sans ressort, amer et professionnellement en panne de jus ». Chargé qu’il était d’un foutu traitement, lourd à porter, qui ne lui ressemblait pas, mais dont le moment n’était, hélas, pas encore venu de se débarrasser. Une fichue épine dans son pied ou plutôt dans son foie, une béquille dont il se serait bien passé, un sacré boulet sur le chemin de sa Liberté. Il ne voulait pas être ce père lourd à vivre, gris et éteint.

Ce que cette décision était dure à prendre, combien il lui était difficile de partir. Générer, faire subir et subir ce manque était un arrache cœur ! Il se sentait coupable d’abandon, tout temporaire qu’il fut, il se blâmait et s’usait à se battre, encore et encore contre lui-même. Certes il vivait en 2019, la technologie du numérique lui permettrait, presqu’aussi souvent qu’il le souhaiterait d’appeler ses enfants, de les voir et d’envoyer des messages, des photos, et autres vidéos à travers ces envahissants écrans, tristes témoins de leur époque. Mais que valent ces images face à la chaleur de bras, d’un câlin de réconfort, ou à la douce intimité d’un coucher ? Aussi dégustait-il chaque seconde de la Vie de ses enfants et prenait soin de chaque instant passé à leur côtés, l’approche du départ, faisait gagner leur relation en intensité et c’était déjà en cela un doux bonheur. Il se rassurait aussi à l’idée de les retrouver en Grèce pour partager des moments intenses, et leur permettre de prendre part à son chemin.

Gahia
Colin

Ma famille, nouvelle version…

A la question des enfants s’ajoutait celle de leur mère, dont il allait charger encore un peu la vie. Paradoxalement il aurait voulu l’alléger, prendre le relais et lui laisser prendre son envol vers un repos et une autre vie dont elle avait tant manifesté le besoin. Le fait qu’elle approuve son projet, qu’elle le lui aurait même rappelé s’il ne l’avait pas fait, n’enlevait rien de cette très désagréable sensation de les laisser, même temporairement, derrière lui.

Alors il se raccrochait à l’idée d’un père montrant qu’il est encore possible d’aller jusqu’au bout de son rêve, et d’en revenir, l’espérait-il intensément, plus fort, plus stable, mais surtout plus père ! Sa quête était à présent bien au-delà de guérir son deuil amoureux, il était temps de voir qui était vraiment cet être qu’il voyait dans le miroir de sa vie. Le temps passait et le reflet ne lui suffisait plus. Il avait besoin de profondeur, de laisser tomber l’image de vilain petit canard qu’il se collait lui-même et de découvrir kilomètre après kilomètre, la belle âme qu’il entrapercevait, parfois en lui. Il avait besoin de retrouver son être profond, l’enfant des origines, celui qu’il était avant que la Vie, ne le fasse pousser de travers. Pour cela il avait besoin de faire à pied un paquet de bornes et d’aller voir ailleurs s’il y était, une fois qu’il y serait, il pourrait rentrer, et reprendre une place plus ajustée, auprès des siens, dans ce grand labyrinthe de la Vie.

Il souhaitait tout le meilleur à ses enfants, et il sentait bien qu’il leur souhaitait aussi le meilleur de lui-même, alors malgré le nœud dans sa gorge qui grandissait jour après jour et la désapprobation de certains, il maintint sa décision de partir.