
Sans trop s’en apercevoir, il s’est transformé en bovin. Un bon gros ruminant. Il rumine le matin, il rumine le soir, il rumine sous la douche, il rumine en voiture, il rumine sur le trône, mais surtout il rumine dans son lit là où s’étirent à l’extrême les longues heures de ses longues nuits. Bref il tourne en boucle, comme un disque rayé, et rumine, rumine, rumine… Il rumine un passé qui a été et qui ne sera plus, il rumine sur un futur effrayant dont il ne sait finalement rien. Comme un vieux chewing gum dont il ne peut se défaire, il mastique jusqu’à l’usure les mêmes bobos, les mêmes pensées, les mêmes peurs, les mêmes colères, les mêmes inutilités, encore et encore. Il ne s’aperçoit même pas qu’il devient le prisonnier de son mental. Des mois et des mois à ressasser, à repasser inlassablement les mêmes situations en boucle, et si j’avais, et si j’étais, et si… Perdu à contempler passivement sa vie dans un rétroviseur ou dans une pseudo boule de cristal en plaqué toc pour un cristallomancien de pacotille. Les jours filaient, s’étiraient, de la poussière s’était même déposée, il était englué. Devant, derrière, passé, futur, regrets, (dés)espoirs, plus tard, pas maintenant, ah j’aurai dû, c’est trop tard, peut-être, ce serait mieux si, tu crois ? Et blablabla, et blablabla et re blablabla… Cela aurait pu durer longtemps, une petite éternité même.
Mais un jour, un mauvais moment, un très mauvais moment, plus vicieux qu’une vilaine maladie, vint lui rappeler ce que le mal a dit.
Là, comme ça, alors qu’il n’avait rien demandé, une douleur sourde, sournoise et furieuse, était venue d’un organe fatigué d’envoyer des appels au secours restés lettre morte. Quoi ce petit organe éhonté qui ne comprendrait jamais rien à ses ruminatoires errances, se permettait de se rappeler à lui ? Le vil, le félon, l’infâme traitre !!! Mais qui était donc ce malotru pour se permettre de troubler ainsi la sainte rumination de sa Majesté ??? Le fait est que malotru ou pas, il avait beau être matinal, il avait mal. Tellement mal, qu’il en oublia même de ruminer et voulu sur le champ que cela cesse. Ce fût ensuite au tour de ses pieds de s’exprimer, ils avaient envie de sortir, oui, de prendre l’air, le canapé ça allait cinq minutes… Le vieil organe, ses pieds et puis finalement tout son corps se sont rebellés, comme un troupeau d’indépendantistes basques très en colère. Ses jambes le démangeaient, ses yeux voulaient voir, ses poumons avaient tant besoin de respirer, son dos qui en avait assez d’en avoir plein le dos, voulait se relaxer, mais surtout son cœur, voulait battre… Une vraie mutinerie, son corps tout entier réclamait son dû, un entretien et une attention bienveillante, de la douceur et de la considération, enfin ! « C’est ça ou on te lâche », lancèrent de concert chacune des parties de son corps, dans un vacarme si assourdissant qu’il n’eut pas d’autre choix que de les écouter.
Alors, il se dépoussiéra un peu, fit son sac à dos, mit ses chaussures de marche et suivit le premier balisage de randonnée qui passait par là. Et il marcha sans trop savoir vers où, mais toujours plus haut, ça a l’air bien là-haut. Ses yeux, son nez et ses oreilles n’en croyaient pas leurs yeux, ce que c’était beau, là comme ça juste à côté de chez lui. Des années qu’il ignorait le trésor qui l’attendait à quelques pas à peine, ébloui par le soleil, mais surtout par la beauté de ces cascades, de ces roches et de ces forêts de hêtres qui réveillaient, enfin, son être. Une pensée fugace, magique et puissante traversa son esprit, « Mais, mais… Mais je suis heureux là ?!!!». Il marcha longtemps, craignant quand même un peu les courbatures qui l’attendraient le lendemain. Mais le lendemain déjà son corps, encore tiède du soleil de la veille dit juste : encore ! Alors il retourna dans la forêt pour respirer, sentir, voir, marcher, vibrer et peut-être enfin ouvrir grand les barreaux de la cellule qu’il s’était lui-même construite et cesser enfin d’être le gardien de sa propre prison.
